C'est le premier jour de nos vacances, et nous pouvons même faire une petite grasse matinée, notre vol ne partant qu'à qu'à 14h. Notre vol Paris -> Tashkent passe par Moscou, et nous volons avec la célèbre compagnie Aeroflot (dont nous n'aurons pas eu à nous plaindre d'ailleurs, malgré sa réputation un peu douteuse). Ca parle russe à CDG, c'est amusant de reconnaître quelques mots.
Le premier vol se passe sans encombre, et nous avons quelques heures de transit à Moscou. L'aéroport de Moscou est assez étonnant, pas très agréable au demeurant : rien n'est prévu pour s'asseoir, du coup les gens s'entassent dans les escaliers... Quand aux écrans indiquant les vols, ils affichent pendant la majeure partie du temps des publicités qui laissent de temps en temps quelques brefs instants aux informations sur les vols... Sur le vol Moscou Tashkent nous sommes assis à côté d'une jeune femme tadjik qui étudie aux Etats-Unis et parle fort bien anglais. Elle semble regretter que nous n'allions pas au Tadjikistan, et nous vante avec un bel enthousiasme les beautés de son pays. Sa narration des difficultés d'être musulman aux Etats-Unis est également assez édifiante : en gros, beaucoup de gens la prennent pour une terroriste potentielle...
Arrivés à Tashkent, la capitale ouzbèque, nous commençons à être assez fatigués malgré la petite sieste dans l'avion. Nous sommes légèrement anxieux à l'idée des formalités de contrôle (l'Ouzbékistan est loin d'être une démocratie), mais tout se passe bien. Gaël a même le temps de changer des dollars pendant que je fais la queue dans la file de contrôle des passeports. Le fonctionnaire n'est ni aimable ni désagréable (le flic français de CDG était particulièrement peu aimable, donc on ne va pas se plaindre...). Nos bagages sont bien arrivés : c'est un soulagement ! Nous remplissons un formulaire pour la douane où nous devons déclarer les devises que nous possédons. On nous a dit qu'au moment de quitter l'Ouzbékistan il fallait pouvoir justifier l'argent qu'on avait dépensé et avoir des quittances pour tout. Bon, on verra bien...
Nous sortons de l'aéroport, il est 5h et le jour se lève. Une nuée de chauffeurs de taxis s'abat sur nous pour nous proposer une course. Heureusement, le Lonely Planet nous a donné une idée des prix "raisonnables". Nous pouvons donc négocier la course vers la gare à 4000 soms, soit trois fois moins que le prix qu'on nous proposait initialement (10 US dollars). Notre taxi n'a visiblement pas de licence, comme une grande partie des taxis, c'est une toute petite voiture plus très jeune. Nous roulons dans d'immenses boulevards déserts, des rangées de tours se teintent en rose dans l'aube naissante. C'est mon premier aperçu d'une ville "post-soviétique" et l'impression est saisissante : toutes les rues sont d'une largeur inimaginables pour une parisienne, et les immeubles sont tous gigantesques. Nous arrivons à la gare, un monument néo-classique dont les proportions colossales peuvent étonner... quand on sait qu'il y passe au plus une quinzaine de trains par jour ! Comme c'est très grand, nous avons un peu du mal à trouver un guichet pour acheter des billets. Le guide est précieux et nous apprend qu'il faut se rendre à un petit bâtiment juste à côté de la gare. Ce bâtiment est désert (il est 5h30 !), à l'exception d'une femme qui fait le ménage. Elle a la gentillesse d'aller chercher quelqu'un pour nous vendre des billets. C'est l'occasion pour Gaël d'utiliser son russe, qui est bien utile ! Nous prenons deux billets pour Bukhara sur le train de 8h, le seul de la journée (il y a aussi un train de nuit). Nous avons eu de la chance qu'il reste des places : apparemment c'est loin d'être le cas tous les jours. Bien contents d'avoir réglé ce point, nous regagnons l'immense hall, sous le regard amusé des voyageurs locaux qui nous interpellent joyeusement. Malgré l'heure matinale il y a déjà pas mal de monde dans le hall. C'est l'occasion d'observer avec curiosité les belles robes colorées des Ouzbeks, ou leurs visages forcément dépaysants. Un vendeur de boissons dort les bras croisés sur son étalage, il ouvrira son commerce un peu plus tard. Un petit chaton blanc trottine calmement dans la gare; un gamin se précipite sur lui et commence à jouer à la poupée en le baladant sur ses pattes arrières. L'animal se laisse faire avec un flegme déconcertant ! La plupart des gens somnolent. Nous dormons aussi une heure chacun à notre tour, pendant que l'autre surveille les sacs (une précaution que je juge après coup bien superflue !). Nous montons à l'heure dans le train, le wagon est fort confortable avec notamment beaucoup de place pour les jambes, ou la possibilité d'avoir de l'eau chaude pour se faire du thé : c'est une très bonne surprise. Une télévision passe successivement un spectacle de danse traditionnelle, puis une série de clips world-pop d'Asie Centrale, chantés en russe, qui pour nous ont le charme de l'exotisme... Nous sommes les seuls touristes du train, et on est donc un peu l'attraction ! Le voyage dure 7h30, c'est l'occasion de dormir ou de somnoler durant une bonne partie du trajet : ce train est beaucoup plus confortable que les avions de la nuit ! De temps en temps nous jetons un coup d'oeil au paysage : c'est pour l'essentiel une steppe désertique assez monotone, parsemée d'installations industrielles en plus ou moins bon état.
Nous arrivons à Bukhara. Je nous cause une petite frayeur en ne retrouvant pas mon passeport, qui avait glissé entre les sièges pendant que je dormais dans une position bizarre ! Dehors il fait bien chaud. Le guide est parfait, une fois de plus, et nous donne même le numéro de la marshrutka (un minibus) qui peut nous emmener au centre de la ville. Il faut noter qu'en Ouzbékistan ou au Kirghistan, les gares ferroviaires ou routières sont rarement dans le centre ville, et qu'il faut donc prendre un transport supplémentaire pour s'y rendre. Nous partageons la marshrutka avec des Ouzbeks et deux touristes japonais. Elle nous dépose près de Lyabi-Hauz, la grande place de Bukhara. Nous nous rendons à un B&B à 2 minutes de la place, le Nasruddin Navruz. Nous y sommes accueillis par notre hôte, un homme affable au ventre imposant. La petite chambre qu'il nous montre à l'étage nous va très bien : un grand lit, plein de tissus colorés, et même une climatisation que nous utiliserons peu. Le prix de dix dollars par personne et par nuit est tout à fait raisonnable. La maison est organisée autour d'une grande cour intérieure, et les chambres donnent sur une galerie qui court sur les côtés de la cour. Nous redescendons dans la cour, où notre hôte nous sert un thé vert bien agréable.
Nous sortons ensuite visiter la ville, un peu anesthésiés par la chaleur ambiante et le manque de sommeil. Nous visitons d'abord la jolie place de Lyabi-Haus, où se trouvent plusieurs belles médersas (des universités coraniques). Bukhara a la couleur du sable : toutes les maison sont ocre-beige qui répond magnifiquement au bleu permanent du ciel. Mais la place ressemble à une oasis : des arbres vénérables offrent leur ombrage autour d'un large bassin central. C'est donc un endroit très agréable pour s'asseoir et prendre une bière ! C'est d'ailleurs de loin l'endroit le plus touristique de la ville, et les serveurs des chaikhanas se débrouillent très bien dans pas mal de langues.
Nous entrons dans une des médersas, qui sert maintenant de vitrine à l'artisanat local. La plupart des médersas qui nous avons vues avaient une architecture comparable : un haut fronton flanqué de minarets, une très grande cour intérieure, et sur les côtés plusieurs étages de cellules qui s'ouvrent sur des coursives, et la cour. Dans cette médersa, les cellules du rez-de-chaussée et leurs arcades abritent des petits magasins de tissus, de souvenirs ou encore de tapis. Une des cellules a été transformée en petit musée, et une jeune femme nous propose d'y entrer, pour un prix modeste. Le musée est consacré à un poète de Bukhara, Sadriddin Aini, dont l'existence mouvementée au début du 20è siècle traduit l'instabilité politique de la région à l'époque. Notre guide nous raconte son histoire dans un russe que Gaël n'a pas de mal à suivre ; comme elle ajoute pas mal de body language à son discours, je comprends aussi l'essentiel sans traduction. C'est un plaisir que d'écouter un guide qui désire autant communiquer !
Nous reprenons alors notre marche au hasard dans la ville. Dans cet ancien carrefour de la route de la Soie, le centre ville semble avoir peu changé depuis des siècles. Le sol des rues est en terre battue, les murs de torchis ou les toits en tôle, beaucoup d'enfants jouent dans les rues. Nous retournons boire une bière sur la place Lyabi-Hauz, et nous sommes trop paresseux pour aller dîner ailleurs : nous commandons donc des salades (qui sont amenées sur un grand plateau où on peut choisir, c'est pratique !) et de succulents shashlyk (des brochettes de viande marinées). Les bières ne sont d'ailleurs pas réservées aux touristes, car les Ouzbeks (en grande majorité musulmans) en consomment également avec plaisir.
De retour au B&B, nous retrouvons dans le patio la faune habituelle des backpackers, des touristes un peu bourlingueurs qui voyagent avant tout pour le plaisir de voyager. Quelques bouteilles de vodka circulent autour de la table, l'ambiance est détendue. Mark, un géant roux britannique fait l'éloge de l'hédonisme et du voyage. Il nous fait bien rire avec cette affirmation décidée "I'm not a tourist: I'm a traveller !". La nuance est bien difficile à définir... Dimitri d'Andijon, un Russe au sourire permanent, essaye de m'apprendre un peu de russe et se fait de plus en plus tendre au fur et à mesure que la vodka diminue... Mais il est bien tard, et nous laissons ces joyeux voyageurs refaire le monde sans nous, pour aller nous coucher.