J'ai passé ces vacances de Pâques en Suisse, à faire du ski de randonnée.
Nous étions 5 : Pierre et Françoise Faury, de Toulouse,mes parents et moi. Les Faury sont des gens charmants. Pierre est pharmacien. Sa femme Françoise a été prof de gestion, mais a cessé son activité : elle ne supportait pas l'agressivité des élèves du LEP dans lequel elle enseignait. Tous deux avait fait la haute route Chamonix-Zermatt avec nous l'année dernière.
Nous nous sommes retrouvés samedi soir à l'auberge de jeunesse de Sion où nous avons dégusté, en plus du repas servi, un foie gras maison ainsi qu'une bouteille de Juranson, amenés par les Faury. Une visite de Sion après le repas nous a fait découvrir une ville superbe, avec deux châteaux et des petites ruelles médiévales.
Le lendemain, nous montons à Flafer-Alp où nous laissons les voitures à 1700m ; il y a de la neige et nous pouvons chausser les skis directement au parking. Nous devons remonter la vallée de la Lötschental jusqu'au refuge de Hollandia, à 3200m. Cela fait 1500m de dénivelée, une bonne mise en jambe. Juste avant de monter sur le glacier de la Lötshental, nous cassons la croûte. Nous avons monté du pain, du jambon et du fromage frais. Le sac est lourd, mais le repas est copieux. Nous montons sur le glacier par sa langue terminale. Il fait chaud et des pierres se détachent du haut de la moraine pour venir s'écraser en bas. Mieux vaut éviter de passer dessous au mauvais moment. La montée est longue et Anne s'essouffle beaucoup. Je l'accompagne, restant en arrière. Vers la fin elle s'arrête tout le temps, mais je dois dire que moi aussi je manque de souffle. Je suis dépité : normalement je résiste mieux à l'altitude. Lorsque Éric arrive au refuge, qui surplombe la vallée en haut d'une falaise d'une centaine de mètres, nous somme encore deux cents mètres plus bas ; il redescend chercher le sac d'Anne et moi, je quitte mon poste d' "ambulance" pour filer au refuge. Je me sens assez faible et je me demande s'il ne s'agit pas d'une hypoglycémie, car une faim de loup me tenaille. Il a fait très chaud pendant la journée et mes joues chauffent un peu ; j'ai dû prendre des coups de soleil. Après une bière, nous enfilons le repas et allons nous coucher tôt.
Lever 7h : nous avons un petit sommet à faire avec une descende raide directe sur le refuge de Konkordia. La montée est sans difficultés à part la fin qui est un peu raide. Je suis content : nous passons sans les couteaux (de sortes de crampons à skis que l'on fixe aux skis dans les pentes verglacées à la montée), alors que les autres groupes en ont eu besoin. Notre niveau technique n'est pas si mauvais. la descente de l'autre côté se révèle impossible : la pente, assez raide, n'est pas en condition. Nous redescendons donc par le chemin de la montée. Un arrêt pique-nique nous permet de relancer un courageux assaut au fromage du premier jour, mais nous n'arrivons toujours pas à le finir. Puis nous coupons à travers la pente du glacier, slalomant dans des séracs pas trop ouverts pour rejoindre le fond de la vallée reliant Hollandia à Konkordia. Le pic menaçant de l'Aletsch domine notre chemin. Des parois bleues de glace, entrecoupée de glaciers suspendus, montent vers son arrête sommitale. On peut même voir une trace de crampons montant à même la paroi vers un sommet secondaire ; il y a vraiment des gens qui aiment faire des choses stupides. La traversée de Konkordia Platz, un long plat glaciaire au fond de la vallée entre Hollandia et Konkordia, me semble interminable. Je crève de chaud et mes coups de soleil me font beaucoup souffrir. Je rêve de l'ombre du refuge. On peut enfin apercevoir le refuge : il trône 100 mètres au dessus du glacier de l'Altesch, à même la paroi. On y monte par des escaliers en métal suspendus à la falaise. C'est un peu vertigineux mais cela ne me gêne pas trop : je suis pressé d'arriver au refuge. Je n'ai pas quitté mon chapeau de la journée, et pourtant j'ai le visage tout brûlé.
Alors que nous passons à côté d'une plate forme d'hélicoptère suspendue dans le vide, j'entends vrombrir un hélicoptère dans la montagne. Oui, il se dirige bien vers le refuge et atterrit à quelques mètres de moi. Pendant que les badauds au balcon du refuge essaient de rattraper leurs affaires qui s'envolent des cordes à linge, l'hélico embarque les poubelles du refuge. Le refuge surplombe la partie supérieure du glacier de l'Aletsch, le plus long glacier d'Europe, long d'une grosse quinzaine de kilomètres. Des crevasses se détachent dans la lumière basse du soleil de fin d'après midi qui éclaire Konkordia Platz, l'étendue plane formée par l'intersection de trois vallées glaciaires devant le refuge de Konkordia.
Cette nuit là, je dors à coté d'Éric, et donc sous la fenêtre ouverte. Au milieu de la nuit je dois la fermer : il me pleut dessus. Le matin en effet le temps et gris et il pleut (oui, il pleut, non il ne neige pas !). Le programme de la journée prévoyait le passage d'un petit col pour tomber sur la Finsteraahorn Hütte, en bas de laquelle nous laisserions les sacs pour gravir de Fiesherhorn. En réalité, nous nous contentons de passer le col pour aller à la Finnsteraarhorn. Nous naviguons dans un brouillard épais et lorsque nous arrivons à l'endroit où doit se trouver le refuge, il nous faut quelque temps pour nous rendre compte que le refuge est juste au dessus de nos têtes, dans la paroi. Il est superbe, l'accueil charmant et la gardienne me donne même une pommade pour mes brûlures qui me font vraiment mal.
Le lendemain matin, une éclaircie inattendue nous accueille. Anne a très mal dormi à cause de l'altitude (le refuge est situé à 3000m). Nous décidons donc de monter au Fiesherhorn dans la journée, et de repasser une nuit au refuge, laissant Anne se reposer dans la journée. Nous partons donc à 4 vers le Fiesherhorn. Il faut d'abord remonter le long du fond plat de vallée jusqu'à la chute de séracs du glacier qui descendant du Fiesherhorn. Le temps est superbe et pour la première fois depuis quelques jours, je ne fuis pas le soleil. Le groupe d'Américains qui était avec nous au refuge est parti devant nous vers le Fiesherhorn et nous pouvons voir leurs traces partir à l'assaut du glacier et se perdre dans les séracs. Nous les suivons et nous pouvons constater qu'il s'agit d'un véritable dédale de séracs dans un glacier assez ouvert. C'est superbe et je prends plein de photos. Nous sommes amenés à passer à côté de crevasses et par dessus quelques jolis ponts de neige, le dernier enjambant une crevasse ouverte sur deux bons mètres de largeur, alors que le pont n'était pas plus large. Une fois ce passage impressionnant passé, les difficultés sont derrière : nous sommes sortis des séracs. Tout cela nous a pris beaucoup de temps et il faut foncer vers le sommet : les nuages menacent au fond de la vallée. Mais cela m'a aussi ouvert l'appétit. J'engloutis une demie tablette de chocolat, puis je fonce rejoindre les autres, mais ils s'arrêtent aussi pour casser la croûte. Qu'à cela ne tienne : deux tranches de pita y passent. Il reste 400 mètres pour le sommet, et pendant que nous les gravissons, les nuages montent. Nous arrivons à la rimaye 50 mètres sous l'arrête sommitale. Il nous faudrait mettre les crampons pour faire le sommet, mais nous décidons que les nuages ont déjà empli la vallée et qu'il est temps de faire demi tour : nous ne voulons pas descendre dans les séracs sans visibilité. À la descente, nous nous rendons compte que la vallée est bien moins sous les nuages que l'on aurait pu l'imaginer du haut ; nous aurions pu faire le sommet. Tant pis !
L'étape suivante est le refuge de l'Oberaarjoch, à seulement 600m de dénivelé de la Finsteraahorn Hütte. Nous envisageons de faire le Gross Wannenhorn, mais la météo est trop instable : le seul endroit dégagé est justement le Gross Wannenhorn, et cela ne peut pas durer. Nous descendons donc le fond de vallée pendant quelques centaines de mètres pour en remonter une autre jusqu'à un col où se trouve, nichée dans la paroi, un petit refuge suisse. Il faut monter quelques mètres d'échelle, puis passer sur une étroite passerelle à flanc de paroi, pour arriver au refuge. La passerelle se continue pour aller aux toilettes du refuge et nous pouvons voir que, après une grosse chute de neige, elle doit être balayé par de légères avalanches. Lorsque nous pénétrons dans la salle commune du refuge, nous surprenons un groupe de Suisses attablés devant une superbe fondue savoyarde. Elle nous fait bien envie, mais nous devons vider nos sacs, qui sont décidément trop pleins de nourriture. Après le repas, Pierre, Éric et moi chaussons nos skis juste pour le plaisir de profiter de la bonne neige fraîche. Nous descendons 500 mètres vers le lac puis les remontons.
La traversé de l'Oberland était censée se continuer vers le nord avec une traversée de la Lauteraar pour basculer sur la Gauli Hütte et terminer pour la descente de la Rosenlaui Tahl, la plus belle vallée des alpes selon mon père. Malheureusement le manque de neige, l'ouverture des glaciers et les mauvaises conditions climatiques nous ont conduits à redescendre directement de l'Oberaarjoch Hütte. Le vendredi matin, la météo était très mauvaise : il neigeait et il y avait un fort vent. Nous avons choisi le chemin le plus simple pour descendre dans la vallée : descendre 700m jusqu'au lac, puis remonter 200m pour passer un petit col, traverser jusqu'à pouvoir redescendre sur le col du Grimsel, et de là, descendre sur Gletsch puis Oberwald, d'où nous pourrions prendre le train. Lors de la traversée entre le lac et le col de Grimsel, nous avons été pris dans une sacrée tempête. La visibilité était telle que nous avons à une moment croisé un groupe dont nous avons deviné quelques silhouettes à une vingtaine de mètres sans que nous puissions établir un contact. Il s'agissait probablement du groupe d'américains en train de redescendre. Arrivés au col du Grimsel, le vent était tel que nous nous sommes abrités derrière un hôtel fermé pour nous couvrir. Deux cents mètres plus loin, nous remarquons les fenêtres ouvertes d'un autre hôtel. Pierre pousse la porte tandis que nous rêvons tous de rösti. Incroyable mais vrai : au milieu de ce "white-out" complet, à 2200 mètres d'altitude, isolé par les congères, il y a un hôtel ouvert. Nous entrons nous abriter. Les pantalons ont le temps de sécher. Les estomacs se remplissent, puis il faut repartir. Je ne vous raconterai pas les détails de la descente sur la route, déneigée à la fraiseuse par ces Suisses perfectionnistes : sur les lacets, de la route la neige venait vite à manquer, mais si nous essayions de couper les lacets à ski, il fallait redescendre quelques mètres verticaux de neige pour regagner la route. Cela c'est terminé avec une corde et un piolet !
Nous n'avons pas réussi à récupérer les voitures ce jour là et nous avons fini dans un hôtel trois étoiles, en chaussures de ski...